|
C'est l'époque… Dans les rues d'El Jadida, d'Azemmour, de Sidi Bennour, mais aussi dans tous les bleds de la province, elles s'affichent sous le soleil tiède de l'automne, sur les étalages des commerçants ou les charrettes des marchands ambulants. Elles sont bombées, prêtes à éclater, orange ou jaune, rose tendre ou grenat, ….Tiens ! Le grenat est une pierre précieuse, qui ressemble au rubis…Et les grains de nos grenades sont de vrais rubis. Avec des facettes multiples, une pulpe gorgée de sucre légèrement acidulé….Comment manger ça ?...Une fois ouverte, les grains nous tombent dans les mains, nous filent entre les doigts …Les plus lourds s'écrasent sur le sol avec une petite tâche de sang. On y planterait volontiers ses dents pour dévorer cette grenaille sans complexe, sauf que la peau est un peu âpre et risque de gâcher le plaisir. C'est dire si manger une grenade se mérite ! On peut décomposer le fruit dans un bol et goûter à la petite cuiller. En y rajoutant de la cannelle, ou du jus d'orange, ou corsé avec une larme de vin cuit. On peut aussi colorer nos salades de crudités en rajoutant quelques pépites de grenade….Les carottes râpées à la grenade, vous connaissez déjà ! Au Liban, au Punjab, en Iran, la grenade entre dans la composition de nombreux plats .Si je n'avais pas peur de défaire l'harmonie de ces facettes taillées comme un diamant, je les écraserais pour en faire un sirop : la grenadine…Mes petits enfants adorent le lait-grenadine ! Comme tous les enfants. La richesse du lait et les vitamines de la grenade… ! De quoi stimuler le tonus. Et elle en a, des vitamines, la grenade, de la vitamine C notamment…et des sels minéraux, du Phosphore , du Calcium , du Magnésium, du Potassium, tous si utiles et indispensables à la constitution du tissu osseux, au fonctionnement de nos cellules et de nos muscles,…à la vie, quoi !…Elle contient même des lipides, des acides gras. Sa pulpe sert aussi dans les préparations traditionnelles pour soigner les brûlures d'estomac ou les toux persistantes, comme vermifuge ou pour combattre les fièvres. Les nouvelles recherches donnent à penser que la consommation de grenades, notamment en jus, pourrait être efficace contre le cancer de la prostate, le cholestérol, l'hypertension ou le surpoids.
Mais on se sert également de l'écorce et de certaines parties de la plante dans les tanneries du cuir, ou la teinture de la laine et de la soie.
Un dicton populaire dit qu' « une grenade est un secret »…Car rien de ses caractéristiques externes, ni sa couleur, ni son calibre, ou sa phase de maturité ne nous indiquent les caractéristiques internes du fruit…Ce n'est qu'en l'ouvrant qu'on connaîtra l'éclat de ses graines et le goût de sa pulpe.
Depuis la plus haute antiquité, la grenade a toujours symbolisé la beauté et la fertilité. Selon la mythologie grecque, en effet, le premier grenadier a été planté par Aphrodite, la déesse de la Beauté et de l'Amour. Commun dans nord de l'Inde, le grenadier a été cultivé dans l'ancienne Egypte sur les bords du Nil et s'est propagé par la suite dans le pourtour méditerranéen. Les nomades arabes, dans leurs transhumances, en ont facilité la dissémination. On le trouve en Espagne, au cœur de l'Andalousie et, selon la légende, c'est le premier roi maure de Grenade, Zawi ibn Ziri en 711 qui transforma le nom de Elvira en Grenade, « Garnat el Yahud », la grenade des Juifs, car ce sont les juifs qui, las de subir les persécutions continuelles de Wisigoths, ont offert les clés de la ville aux Maures dans leur conquête de l'Espagne. Les grands prêtres juifs portaient en effet sur leurs habits pontificaux des figures de grenade. Aux Zirides ont succédé les Nasrides, ceux-là mêmes qui ont construit, vers 1238, l'Alhambra, le palais des souverains maures qui venaient se rafraîchir, près du bassin d'eau, dans les ombrages des grenadiers. Et le blason du Royaume de Grenade, comme celui de la ville andalouse d'aujourd'hui, porte une grenade encore verte laissant jaillir le pourpre de ses graines. Quand ils se sont retirés de leur dernière terre mauresque d'Espagne, les souverains ont-ils emporté avec eux des grenades et des grenadiers?
Au Maroc, la culture du grenadier s'étend sur près de 4.000 hectares, pour une production estimée à 45.000 tonnes environs. Le grenadier est cultivé dans toutes les régions du Royaume ; on le trouve surtout dans la plaine du Tadla, du Haouz, de Settat, de Nador et de Chefchaouen, et même dans certaines oasis du Sud… Chaque année, se tient à Ouled Abdellah, près de Beni Mellal, la fête des grenades….C'est dire l'importance que revêt la culture de cet arbre. Il s'agit maintenant de dépasser le stade des jardins familiaux pour développer des vergers commerciaux, et assurer ainsi, par une diversification fruitière à l'échelle nationale, des revenus supplémentaires à de nombreux agriculteurs.
Mais les fruits les meilleurs, soyons chauvins, viennent des Doukkala. Et plus précisément des rives de l'Oum er Rbia…Connaissez-vous Mehioula ? Une route que l'on prend au sortir d'Azemmour, et qui vous conduit, après un parcourt d'une quinzaine de kilomètres, au bord de l'oued dans un décor sublime où les orangers se mêlent aux oliviers et aux grenadiers. C'est là que venaient, il y a quelques décennies, respirer les effluves parfumées des bigaradiers et égrener les perles roses des grenadiers, des écrivains comme Jean Paul Sartre, Roland Barthes, Paul Bowles, Jean Genêt…Et je suis parti jusqu'à Larache, à la recherche des souvenirs de J. Genêt sur Mehioula. Lord Stanley of Sheffield, aristocrate britannique de haut vol, à bord de sa Mercedes décapotable bleue venait également séjourner dans ce petit hôtel dont on aperçoit aujourd'hui les ruines, donnant sur l'Oum er Rbia. On y devine encore l'ombre de « Madame »,la tenancière des lieux, une énorme européenne qui avait peine à se lever de son comptoir d'où elle distribuait ordres et contre-ordres à ses employés comme à ses clients….
Aujourd'hui, l'ambiance a changé de ce coté-là de la rivière, mais les grenades sont toujours là, toujours offertes à notre gourmandise et belles comme des pierres précieuses…Alors, profitons-en, en nous souvenant que le Prophète Mohamed pensait que la grenade chassait la haine et l'envie. 
|
Merci Michel,
Je me régale à lire tes écrits, je raffole de cette passion que tu as à décrire avec beauté et minutie les belles choses simples et grandioses à la fois de la nature. Et évidemment quand cette nature est celle de mon pays Doukkala alors là, ce doigté te ces tournures hors paire touchent en moi ce qu’il y a de plus sensible.
L’évocation de ce fruit la grenade éveille en moi une sensibilité lointaine de mon enfance et que j’associe avec le paradis. Ce paradis si admirable, toute au moins l’idée et l’image que je m’en faisais quand j’étais gamin. Quand j’avais quelques sous, je me précipitais chez le marchand ambulant de fruits pour choisir ma belle en solo. Egoïstement, je me planquais quelque part, souvent en face de la plage, ma grenade bien protégée. Aux dents, j’entamais la peau rêche et râpeuse de ma belle ; Quand j’ouvrais ma gracieuse, une couleur grenat éclatante m’émerveillait, l’agencement si ordonné de ses graines que dis-je de ses perles en lobes bien séparés constituait pour moi un exemple de la beauté et aussi une sorte de perfectionnement. Je devais avoir les yeux tout écarquillés et l’envie de croquer dedans me faisait saliver. Quand je gouttais à ce fruit, à ces graines bien sucrées, rien ne me régalais et rien me régale toujours autant que de savourer de ce plaisir, de porter quelques graines bien juteuses et de les écraser avec volupté entre mes dents pour en extraire le jus bien sucré et acidulé.
Merci de nous aider à continuer à garder notre sensibilité dans un monde de plus en plus insipide.
Kamel