Injustice et réhabilitation de Ahmed Sefrioui

Le présent article/exposé voudrait marquer et clore l’événement ,2007 année Sefroui ,organisé par l’amalef et célébré par la section El jadida. Il voudrait inviter a diversifier et a élargir le débat sur les problèmes qu il évoque, en signe de reconnaissance, non pas seulement au cas Sefrioui, mais a tous les talentueux écrivains marocains de toutes expressions.

INJUSTICE ET REHABILITATION d’AHMED SEFRIOUI (1) INJUSTICE ET REHABILITATION d’AHMED SEFRIOUI (1)

Lorsque j ai accepté de répondre a l’appel de l’AMALEF (2) pour rendre un hommage mérité au grand écrivain Ahmed SEFRIOUI, j ai choisi de parler de sa réhabilitation qui se traduit entre autres :
-Par le regain d’intérêt pour ses œuvres,
-Par l’insertion de « la boîte a merveilles » dans un programme de l’Enseignement Secondaire Qualifiant, (3 )
-Et par le nombre d’articles, d’études et de thèses qui commencent a être soutenues a son sujet.

Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, permettez-moi de faire deux remarques préliminaires qui serviront d’introduction a mon article/ exposé.

Première remarque : En littérature, comme dans d’autres domaines d’ailleurs, on trouve toujours, pour une raison ou une autre , des partisans et des détracteurs pour un courant ou pour un auteur ou même pour une oeuvre. Concernant Ahmed Sefrioui, je fais partie, vous vous en doutez, de ses partisans. Pour autant, cela n’oblige pas au ralliement inconditionnel a l’ensemble de ses écrits ou a l’ensemble de ses opinions.

Seconde remarque : En littérature toujours, il y a lieu me semble-t-il, de distinguer, d’un côté, des thématiques universelles dont les œuvres transcendent le temps et l’espace ; d’un autre, des thématiques particulières dont les oeuvres accompagnent un événement marquant ou une tendance en vogue auxquels elles ne survivent pas ou très peu. Dans l’un comme dans l’autre cas, il y a une diversité d’expressions non exclusives qui caractérisent les écrivains et font leur singularité respectable.

En tenant compte de ces remarques, mon travail consistera a passer en revue, les critiques qui ont été adressées a Ahmed Sefrioui pour opposer, aux plus excessives parmi elles, les idées qui plaident raisonnablement en sa faveur. Ces critiques émanent, au lendemain de l’indépendance du Maroc, de deux sources principales :

-La première source, ce sont les universitaires qui ont fait leurs études en France, qui y ont découvert des littératures engagées, qui y ont côtoyé des mouvements de libération et qui ont été séduits par des courants marxistes qui sous-tendent des littératures de combat et des mouvements révolutionnaires. Ils ont été également séduits par des courants psychanalytiques qui offrent des moyens d’explorer, de libérer l’inconscient, et qui incitent a la rébellion contre les tabous et les ordres établis, notamment sociaux et linguistiques.

-La seconde source, ce sont les nationalistes (4), préoccupés par l’urgence de libérer le pays de l’occupation coloniale sous ses formes militaire et culturelle et qui exigent des écrits franchement militants et franchement contestataires.
Dans ce contexte, on exigeait de toute production littéraire, a plus forte raison d’expression française, lieu de tensions et de susceptibilités, de se faire directement l’écho des préoccupations des uns et des autres et on ne pardonnait aucune dérogation a cette règle.

Selon les universitaires d’abord (5), l’œuvre littéraire :
-Doit être « engagée », prendre position sur le plan de la pratique littéraire, du choix linguistique et de la détermination idéologique (6). « La production littéraire ou la critique littéraire n’ont de sens pour nous, écrit A.Laâbi dans un numéro de Souffles, qu intégrés au combat idéologique et culturel le plus large. »
-Elle doit chercher de nouvelles formes d’écriture qui se démarquent des modes d’expression traditionnels « Ecriture-pâte que l’on pétrit jusqu a en faire jaillir non plus des significations mais des formes extrêmes par quoi l’écriture devient un vivre. » (6)

En résumé, les nouveaux écrivains doivent abandonner les sujets et les techniques « anciens » pour leur en substituer d’autres plus « actuels » et « plus audacieux ».Ils doivent soulever des problèmes d’identité, d’acculturation, crier la colère contre la dépendance, contre l’injustice sociale, contre les abus , ils doivent tomber les tabous sexuels et se rebeller même contre la syntaxe normative. l’on assiste alors a l’émergence d’œuvres nouvelles qui transforment, enrichissent le paysage littéraire et répondent a des besoins nouveaux de lecture qui se mettent a se manifester.

Le problème c’est que, d’une part, on a poussé l’exigence jusqu a imposer un cours a l’imagination inventive des auteurs pour la couler, ensuite, dans des moules d’écriture préétablis. La littérature n’est plus « spontanée », elle devient « programmée ».L aspect, parfois artificiel, ne tarda pas a s’afficher. d’autre part, on a renié l’apport et le mérite des prédécesseurs, dont Ahmed Sefrioui. On a conçu, a cette fin, un appareil critique spécial. On l’a doté d’outils et de discours parfois pervers . On a attribué, a « la boîte a merveilles » par exemple, une interprétation a sens unique et a caractère inique. On l’a enfermée dans un type de littérature que son auteur n’a jamais revendiqué et dans lequel il ne s’est jamais, lui-même, reconnu. On a décrété que cette œuvre était une simple autobiographie /ethnographique, au sens le plus péjoratif du terme, et qu elle était sciemment écrite dans la pure tradition scolaire française, pour le plaisir exclusif de l’occupant (7).

Dans un autre lieu, je tenterai de répondre en détail a ces accusations, conséquentes, d’une lecture et d’une interprétation expéditives et passionnelles pour ne pas dire partisanes et haineuses. J ajouterais seulement que Sefrioui n’a jamais dit que la « boîte a merveilles » était une autobiographie (c’est une fiction autobiographique, mais le mot n’existait pas encore). c’est une épopée d’amour entre un enfant solitaire et rêveur et une ville. Quand son regard se porte sur elle, elle devient adorable. Ses habitants sont pauvres mais ils ont beaucoup de dignité. Ils écoulent paisiblement leur vie dans leurs modestes travaux, dans l’adoration de Dieu, dans le respect de leurs parents, de leurs proches et voisins, de leurs traditions et de leur culture dont ils n’ont apparemment pas nette conscience mais que le colonisateur n’a jamais atteint et n’a jamais souillée.

Paradoxalement, on a lu, par la suite, sous les plumes de ces mêmes détracteurs, des romans ressemblants, des autobiographies ressemblantes, rédigés tantôt dans la pure tradition scolaire française , tantôt dans des styles rébarbatifs, « des œuvres qui dégagent, selon les termes de Mohamed Boughali, la volonté manifeste d’amuser les Français et plus particulièrement les cercles intellectuels copieusement blasés de Paris » (8) On a sorti des livres dans lesquels on a traîné, a souhait, les parents dans la boue, on a essayé l’audace sexuelle et la syntaxe tordue pour s’assurer un succès littéraire. Choses que Sefrioui ne s’est jamais autorisées.

A présent, examinons le point de vue des nationalistes/patriotes. Dans le cas de ces derniers, il me semble qu il s’agit plutôt de malentendus. A leurs yeux, Sefrioui est coupable de silence sur la colonisation, ce qui équivaut a la complicité, a la traîtrise et a la trahison. En fait, ils n’ont pas su déceler la forme de combat qui existe dans la « Boîte a merveilles » et ils n’ont pas eu idée de vérifier en dehors de cette œuvre.

Sefrioui a opté délibérément pour le silence sur le colonialisme car il lui a permis, selon une logique sartrienne, de dénier l’existence au colonisateur, de l’ignorer, en un mot, de le tuer. Le milieu dans lequel il a passé son enfance n’a jamais eu de contact, si peu soit-il, avec l’étranger.

Par ailleurs, il a opté, pour s’acquitter de son devoir patriotique, de mener le combat sur un autre front. Il a participé a la rédaction du journal « Action du Peuple » sous le pseudonyme très symbolique de « Meskine ». « Journal de langue française, m apprend L.Mouzouni, dans lequel on menait du cœur même de Fès, une violente diatribe a l’égard de la ségrégation coloniale, on incitait les marocains a la grève générale puis au boycottage des produits français. »

Enfin, Sefrioui a crevé l’abcès en reprenant toutes ces questions dans « la maison de servitude », ouvrage paru en 1973 (9). En voici, une toute petite démonstration empruntée a M. Lahcen Mouzouni .

EXTRAIT L. MOUZOUNI (10)

D. Critique Reprise par Maati (c) Reformulation par le Narrateur.(c)
« Le public nationaliste marocain reproche A Sef. d’avoir négligé la situation de l’enfant marocain et d’avoir en somme « désihistorisé » le quotidien (A.Khatibi) (a) « Serais-tu assez aveugle pour ne pas voir au bout de ces rues qui te sont chères,qu il y a des sinistres commissariats où les sévices sont infligés a nos concitoyens (p65) »
« Le pays oppressé par le colonialisme,la faim,la douleur,l angoisse ne peut se permettre de donner refuge a des rêveurs,a des poètes, a des déchets » (p64) « As-tu d’une façon ou d’une autre aidé ces étrangers a s’emparer de notre sol ? Prêtes-tu la main aux soldats et aux policiers ? Non » (p74)
« l’écrivain qui se croit obligé d’être un écrivain désengagé est créateur solitaire» (A.Khatibi) (a) « Si Mohamed,tu es un solitaire,tu es seul »
« Peut-on reprocher a l’auteur de ne pas de ne pas vouloir trahir l’enfant qu il était ? » (A.Khatibi) (a)
« Tu es resté un enfant épris des petites joies pures » (p65)
« Si délicate que soit leur poésie,les œuvres de Sefrioui appartiennent déja a un monde en voie de disparition » (D. Chraibi) (b)
« Tu te prends peut-être pour un poète, un artiste mais tu te trompes » (p.65)
« Le temps de la prière,te dis-je, le temps du rêve est révolu. »
Si tu préfères te noyer dans les miroitements fugaces de la poésie, je t abandonnerai a ton triste sort » (p.64)
« Le monde d’après lui aurait besoin de marteaux,non de prières et de poésie »(p.66-70)
« Maati doit être jeune. Il est comme le feu qui a besoin de détruire pour exister »(p.73)

Sans plus m attarder, j ouvrirai une parenthèse pour remarquer que Ahmed Sefrioui fut un grand homme, que son destin fut donc celui des grands hommes . Marcel Proust ne fut pas, dès le début, reconnu grand écrivain par ses contemporains, Jean de La Fontaine ne fut jamais admis dans l’entourage du roi, Abdallah Ibn al -Moqaffa (11), l’auteur de « Kalila wa Dimna », fut persécuté et même tué. Lui, il a subi l’injustice de la lecture réductrice et de la critique dirigée qui l’a condamné, pour un temps, a l’exclusion et au silence. Plus tard, son œuvre a témoigné pour lui. Elle l’a révélé un patriote authentique et un écrivain émérite. Elle a corrigé les dérives d’opinion et l’a consacré pionnier d’une littérature qui prospère dans notre pays : la littérature marocaine d’expression française.

L’insertion de « la boîte a merveilles » dans un programme de l’Education Nationale ne constitue pas, aujourd hui, une décision pédagogique fortuite. Elle a valeur de reconnaissance d’un talent et de réconciliation avec un grand écrivain et avec une grande œuvre. Ceci est l’aboutissement des efforts de professeurs et d’universitaires, hommes et femmes, qui ont fait évoluer les esprits pour qu ils s’insurgent contre l’abus du pouvoir culturel et pour qu ils acceptent de juger une œuvre littéraire avec les critères de la littérarité et non plus avec des critères extralittéraires.

(1) Ahmed Sefrioui est un écrivain marocain qui passe pour l’initiateur de la littérature marocaine d’expression française. Il est né a Fès en 1915 de parents berbères. Il a grandi dans la médina, d’où la présence prégnante de cet espace dans son œuvre et particulièrement dans “la Boîte a merveilles”.
(2) AMALEF : Association marocaine pour l’enseignement de la langue française et des littératures d’expression française
(3) Equivalent du lycée.
(4) Au terme de « nationalistes » (d origine et de nature occidentales et qui s’apparente, dans la tradition politique française, a un courant d’extrême droite chauviniste/raciste, je préfère celui de « patriotes », parce que nos résistants n’étaient ni de droite ni gauche, ils étaient tout simplement marocains et ne se dressaient que contre l’occupant.
(5) Les universitaires s’expriment essentiellement dans la revue Souffles qui est née en 1966 au Maroc. En peu de temps – puisqu elle n’aura vécu que six ans -, elle deviendra l’élément focal, la référence obligée pour celui ou celle qui s’intéresse a la culture du Maghreb. On peut citer les noms de Laâbi abdellatif (poète, écrivain et critique fondateur de Souffles), Khatibi abdelkebir ( le roman maghrébin, Paris, Maspéro, réed. 1979,Rabat/Paris, Smer/Harmattan) dont les thèses seront reconduites par d’autres marocains ou français tels :
LAHJOMRI(A) « l’image du Maroc dans la littérature française » Alger, SNED, 1973
DEJEUX (Jean), littérature maghrébine de langue française, Ottawa, éd. Naaman, rééd. 1978
GONTARD (Marc), Violence du texte, 1981 Paris/rabat, l’harmattan/Smer.
CLEMENT (JFA) 1974 Panorama de la littérature marocaine d’expression française in Esprit n° 436 pp. 1056-1069.
(6) Dans un numéro de la revue Souffles
(7) BENCHEIKH (Jamal Eddine), Les temps modernes, Du Maghreb, Octobre 1977, 33è année, n° 375 bis
(8) Boughali (M), Espace d’écriture au Maroc, Afrique Orient, 1987
(9) MOUZOUNI (Lahsen) réception critique d’Ahmed Sefrioui, Afrique Orient, 1984, p. 62
(a) KHATIBI (Abdelkebir)
(b) CHRAIBI (Driss) 1960, « Littérature nord africaine d’expression française » in revue Confluent n°5 p.26
(c) Sefrioui (Ahmed), « La maison de servitude » réed, éd, MARSAM ,2000
(10) SEFRIOUI (A) La maison de servitude, roman, Alger, SNED, 1973, Réd, éd. MARSAM
(11) Ibn Al Moqaffa (Abdellah) est un écrivain persan et un grand prosateur de langue arabe né vers 720 et mort vers 757.

Ahmed Benhima – El Jadida le 25/05/2007

Auteur/autrice